imagem_sinatraJ’ai plaisir à rappeler une phrase de mon enfance: «tu dois être gentil, car Dieu punit sans bâton et sans fouet»; phrase tombée en désuétude, car ce n’est plus le bon Dieu qui nous fait peur et surveille. Il a été remplacé par des complexes systèmes ultratechnologiques démontrant la structure ominivoyeuse du monde.

Il est à noter, parmi des nombreux nouveaux développements que l’empire des images dans la post-modernité nous montrent, le débat actuel sur la vie privée autour de Google Street View, l’application Google qui permet à quiconque d’entrer dans la vie quotidienne de lui-même et des autres – dans la rue, dans le quartier et même dans la maison des autres… Quelle est la frontière entre le privé et le public? Qu’est-ce que la limite entre l’Un et l’Autre? Actuellement, la satisfaction insatiable du regard du monde nous regarde les uns par rapport aux autres avec des presque infinis gadgets produits par le marché, en se mettant toujours dans la rupture structurelle qui marque l’impossibilité du rapport sexuel, l’absence chez les humains d’une jouissance complémentaire entre les hommes et les femmes.

La jouissance du regard c’est le visage réel, la substance qui juge la version actuelle de la mondialisation traversée par le tout pour regarder! et qui encourage des multiples formes de jouissance, des multiformes de vie de la pulsion au XXIe siècle.

Nous pensions savoir jusqu’à quel point la tendance actuelle du marché mondialisé explore la jouissance du regard. Cependant, l’empire des images prédominant dans le monde omnivoyeur nous conduit à des chemins inattendus. On va examiner cette situation à partir d’un tableau clinique tombé en désuétude: les monomanies.

Le concept de monomanie a été inventé en 1814 par Jean Esquirol à partir de la «manie sans délire» de son maître Philippe Pinel pour exprimer un trouble chronique du cerveau caractérisé par la dépréciation partielle des capacités mentales suivantes: l’intellect, l’esprit ou la volonté. Les kleptomanes, les nymphomanes, les ludomanes[1] sont quelques-unes de leurs catégories cliniques qui existent dans nos jours. Le concept a été facilement appliqué comme idéation dans certaines paranoïas axées sur une idée fixe ou une émotion répandue; et il a ensuite été généralisé à la prépondérance d’une passion qui conduit à des comportements incontrôlables. Il semble que les monomanies étaient un concept clé dans la revendication de reconnaissance sociale et professionnelle du psychiatre devant d’autres spécialités médicales. Et, plus important, la monomanie comme un diagnostic médical a occupé une place importante dans des procès de comportements criminels, notamment des homicides, permettant plus de légèreté entre les relations complexes entre les médecins et les juristes. Par ailleurs, en 1832, un avocat et un médecin espagnols ont créés le concept de monomanie homicide pour rendre compte des crimes non motivés, ceux qui «échappent de la sagacité des hommes à l’égard de leurs causes»[2]. De ce concept dérivent deux sous-espèces: dans la première, le tueur garde ses facultés intellectuelles, mais il est entraîné par un élan intérieur irrésistible; dans la deuxième, l’aliéné porte une folie considérable et évidente, en dépit de son activité criminelle suivre une prévoyance réflexive et planifiée.

Dans l’état actuel de la civilisation il ne serait pas difficile de relier le concept de monomanie dans ce sens (par Peiro et Rodrigo, un avocat et un médecin, respectivement) avec des meurtres multiples en nombre croissant commis dans des lieux publics et causés par des individus qui semblent être parfaitement normaux (non seulement sans motifs évidents d’action, mais aussi sans casiers judiciaires) ou même ceux causés par d’autres personnes très perturbées qui planifient leur action passionnée dans les moindres détails.

Cependant, une telle approche n’est pas le chemin que nous allons parcourir pour caractériser, à partir d’un fait apparemment anodin, une caractéristique de l’état actuel de la civilisation: la prévalence mondialisée de la jouissance du regard offre une marque à une pluralité de jouissances – les monomanies du XXIe siècle. Parmi elles je voudrais mettre en évidence aujourd’hui la jouissance kleptomane et celle qui correspond à l’avance irrésistible de l’industrie du procès. Nous allons essayer de vous montrer que ces deux traits qui apparemment n’avaient rien à voir sont parfaitement imbriqués.

Dès maintenant nous formulons notre hypothèse: la déconnexion entre la jouissance et la fonction du dire-que-non – conséquence majeure de la chute postmoderne du père – est cousue avec le lien entre la judiciarisation généralisée et la poussée du marché vers l’impossible jouissance du «tout à voir».

Où la traditionnelle fonction du père décline, les procès «contre tous» sont augmentés. Où le «vous ne devez pas jouir» de la civilisation a été remplacé par le «vous devez jouir! – l’apogée de l’objet a au zénith social, c’est à dire, où l’idéal a été englouti par la jouissance[3] – les procès de judiciarisation sont à l’ordre du jour occupant l’endroit qui correspond traditionnellement au père.

Mais c’est dans ce moment que le «dire-que-non» montre son surmoi de base qui dénonce, à son tour, la racine de la question. Si d’une part toute action humaine est capable de produire la jouissance[4], maintenant on peut aussi lire son contraire: toute action humaine peut être pénalisée par la charge de jouissance transportée. Cela conduit à une sorte de – comment dire? – jouissance du procès?

Comme exemple, on pense à la confusion qui entoure l’un des plus curieux cas de kleptomanie: la bataille juridique pour la paternité des «selfies» prises par un singe sympathique (une femelle, je crois), immédiatement après avoir volé l’appareil photographique d’un photographe expérimenté pendant qu’il se préparait pour montrer les habitudes d’une communauté de singes à laquelle notre – déjà célèbre – cleptomane appartenait.

Le problème commence en 2014 lorsque David Slater – un photographe inconnu qui a voyagé en Indonésie trois ans avant pour vivre avec des singes noirs brûlés – est devenu célèbre après avoir découvert que Wikimidia (une organisation à but non lucratif responsable de l’encyclopédie Wikipedia, qui possède une collection de plus de 22 millions d’images, sons et vidéos de téléchargement libre et gratuit à ses membres) avait placé sur son portail internet une des photos préférées sans lui rendre de comptes.

Ce qui ne semblait qu’une singerie se transforme d’abord dans un cleptomane acte mimétique d’un singe et après se présente comme une curieuse inversion spéculaire – un coup de pouce simiesque et revendicatif? -, un artiste/ modèle, et enfin un procès très compliqué qui a fini par devenir jurisprudence. Et qui on considère le vrai propriétaire des droits de la photo – le photographe propriétaire du gadget? ou le singe qui a pris les selfies et peut-être n’est pas même enregistré dans le système fiscal de son pays?

La comptabilisation de la jouissance, lorsqu’elle est attachée au domaine de la loi mondialisée, risquait de ne pas faire la distinction entre ses utilisateurs, sous-évaluant la condition ontologique: des hommes ou des singes. Ça serait égal.

Enfin, après un dur débat en court, le cas de «monomanie kleptomane» a fait jurisprudence et enregistre de précédents sur les droits de propriété des images:

 

Depuis deux ans Slater a fait des demandes répétées à Wikimedia pour que l’organisation puisse suprimer l’image. Son positionnement? On a violé ses droits d’auteur. Wikimedia a refusé la demande et a déclaré dans son premier rapport de transparence que l’image n’appartenait à personne. Donc, l’Agence de Copyright des États-Unis lui a donné raison. L’Agence des États-Unis a publié cette semaine un ébauche du Compendium des pratiques de copyright qui affirme que les travaux “créés par la nature, les animaux ou les plantes” ou “prétendument créés par des êtres surnaturels ou divins” ne peuvent pas être soumis au droit d’auteur. Ça veut dire qu’ils sont dans le domaine public. Le rapport avec ses 1212 pages établit un précédent et étroit aux États-Unis le débat qui a été ouvert à propos de la propriété de la célèbre autophotographie du singe noir brûlé qui a fait le tour du monde.[5]

 

Alors, après l’approbation qui serait affecté par la jouissance kleptomane? Le singe ou Slater lui-même?

Dès ce point nous pouvons localiser plus précisément la portée actuelle des monomanies qui se montrent. En tout état de cause, il faut considérer que la jouissance kleptomane ne cesse pas (et peut-être elle ne cessera pas) de convoquer la jouissance du procès chaque fois qu’on transpose la côte que le père a quitté inhabitée.

Par conséquent, la jouissance du procès menace d’utiliser quelque chose de plus que les droits d’auteur d’un singe sympa. Par exemple, dans la prolifération des procès d’abus sexuels au nom des enfants et contre leurs parents (en deçà de leur réalités ou fantasmes), il nous semble inversés les places de ceux qui traditionnellement incarnent les fonctions d’exercice coupable de la jouissance, d’une part, et ce de son interdiction, d’autre part.

Quoi qu’il en soit, désormais les histoires que les parents racontaient à leurs enfants pour qu’ils dormissent peut-être ne seront plus nécessaires parce qu’on s’est brusquement réveillé du rêve du père. Peut-être les variations du mythe du père (du père omnivident de la horde primitive jusqu’à la jouissance kleptomane de Prometheus) ne seront point nécessaires pour comprendre que le père a décliné de ce qui était sa fonction de semblant, et que la jouissance scopique qui a explosé partout surveille également à partir des multiples écrans qui démontrent dans quelle mesure, après la prophétie de Jacques Lacan dans son Séminaire de l’excommunication[6], le monde est ominivoyeur.

 

 

Traduit du portugais par Adriano Messias

[1] Les ludomanes sont ceux qui vivent de l’addiction aux jeux (NT).

[2] PEIRO, P. M. de et RODRIGO, J. (1832): Elementos de medicina y cirugía legal arreglados a la legislación española. Madrid.

[3] On suit aussi les considérations de Jacques-Alain Miller dans son Cours d’Orientation Lacanienne.

[4] Idem. 3 (2009)

[5]Journal LA NACIÓN, Argentine -22/08/2014. Disponible sur: http://www.lanacion.com.ar/1720816-foto-selfie-mono-derechos-fotografo-wikipedia. Date d’accès: 27/12/2014.

[6] LACAN, J. Le Séminaire – Tome 11: Les Quatre Concepts Fondamentaux de la Psychanalyse. Paris, Seuil, 1973 (NT).