Photo de l’Internet

Photo de l’Internet

Un jeu enfantin résume bien ce que je veux dire aujourd’hui au sujet de l’empire des images et ses sujets – sans lesquels il n’y aurait pas d’empire – nous, les consommateurs. Ce jeu avait une litanie que les enfants chantaient pendant qu’ils faisaient leur ronde : jouons dans le bois tant que le loup n’est pas là…¿le loup es là ? Le loup n’y était pas, les enfants retournaient à leur ronde et chantaient à nouveau, jusqu’à ce que, de temps en temps, le loup y était et apparaissait en produisant la joie qui brisait l’amusante ronde enfantine. Au delà du Père, cette joie montrait finalement la vérité libidinale du jeu.

Aujourd’hui cette jouissance est déplacée. A présent nous jouant dans le bois de nos écrans, dans le bois de nos nuages, de nos réseaux sociaux en confiant qu’on peut faire possible l’impossible. La connexion étonnante et immédiate à milliers de kilomètres, la protection anonyme de nos pauvres ou géniales idées, ou de nos images, ou de nos vidéos. L’illusion de créer une nouvelle formule des relations personnelles… Un personnage de South Park, la série de ces enfants indomptables et hyper lucides le disaient avec innocence : « mes contactes à facebook sont beaucoup plus nombreux que les amis que je n’ai pas ».

Nous, les sujets de l’empire des images croyons, oui nous croyons, que là, dans cet empire l’illusion de l’éternel se maintien, le temps reste congelé, tout peut se récupérer. Nous serions freudiens en disant que c’est une forme de renier la mort. Et c’est cela, comme L’invention de Morel[1] pleinement réalisée. Mais c’est finalement une rénégation du réel. Jouons dans le bois tant que le loup n’est pas là…¿le loup es là ?

tarrab002Dans son texte La méprise du sujet supposé savoir[2], Lacan illustre le pouvoir du signifiant hors sens, en indiquant comment dans l’histoire de la Bible l’apparition de quelques mots en hébreu écrits sur la muraille de la ville pour que tout le monde les lise, ont fait choir un autre empire : la Babylone.

Dans notre Babylone du siècle XXI ce ne sont pas les paroles et leur pouvoir qui comptent. Dans l’Empire des images, c’est le voile de Maya comme tel qui se projette sur le mur du langage. C’est le voile de Maya comme tel qui fait défaillir le langage. Il le rend ténu et brillant à la fois, il le fait virtuel et en fait un déchet face aux images. Devant les centaines d’images, les millions d’images qui peuvent faire oublier que le réel sans voile, sans parole et certes, sans images, guette comme toujours ou pire que jamais, pendant que « nous jouons dans le bois ». C’est ce que Lacan enseigne à propos du fantasme, cette fenêtre sur le réel qui finalement s’étend sur les dispositifs technologiques, comme le signalait Mc Luhan dans les années ’70, en ce qui concerne l’extension des sens dans les machines.

L’empire des images montre sa face fascinante ou horrible qui, avec la vraisemblance d’un tour de magie, fait que tout semble possible. Possible et sans mystère. Choquant et sans reliefs. Plan, sans profondeur.

Si nous faisions un arc qui à un extrême aurait le mystère que le personnage de Blow up de Antonioni veut deviner dans le détail insignifiant de cette photo qui l’obsède ou, dans l’antique et détaillé « portrait de famille » des premières photos ou, pour aller encore plus en arrière, le doigt levé de Leonardo ou, dans le sourire du père de Ram qui transmet encore de la vie au milieu de la mort. Et si à l’autre extrême nous mettions l’aridité des « selfies » actuels où ce qui se présente est un « je suis ici » pathétique ou, un « j’étais là » de la bêtise qui donne du prestige au touriste, comme dirait P. Bourdieu, converti en « déclencheur de feuilleton ».

Nous serions alors d’accord avec Henri Cartier Bresson, qui savait quelque chose de l’éternel, de l’instant et de l’image :…les faits ne sont pas intéressants. C’est le point de vue sur les faits qui est important. Quelques photographies son comme un conte de Chejov ou de Maupassant. Elles son rapides et dans elles il y en a tout un monde[3]

Photographie de Henri Cartier Bresson

Photographie de Henri Cartier Bresson

L’Argument que la Commission organisatrice du VII ENAPOL a préparé pour nous orienter, situe,, entre autres, que dans l’Empire des images il ne s’agit pas de «… l’image, belle et unique, soit reine et enserre dans sa prison subtile l’innombrable de la jouissance et le réel »[4]. Le thème est autre, c’est la reproduction innombrable, la multiplicité, l’omniprésence des images, où le référent se volatilise, se dissipe. C’est ce que John Berger anticipait[5] dans un essai éblouissant au sujet de la révolution des reproductions dans le domaine de l’art. Cela est passé à la vie quotidienne, avec des conséquences imprévisibles et démesurées à l’époque de l’Internet.

Devons-nous retourner en arrière en allant contre cet empire ? Plutôt, avec la psychanalyse nous nous situons dans ce fil fatal où le mieux et le pire de l’empire des images opère sur les subjectivités contemporaines, sur les corps, sur les formes des liens et sur les relations sociales. Là en ce bord où les images semblent prendre le relais de l’ordre symbolique dans la « mise en ordre » du monde.

Dans l’empire des images l’expérience du corps se soustrait d’une manière brutale. Mais aussi, l’Autre comme tel, a changé.

Dû à cela il est fondamental d’étudier, à partir de cette nouvelle perspective, ses conséquences dans la vie amoureuse ; dans la construction des corps ; dans les effets assoupissants et fascinants sur les enfants, dont les parents démissionnent de leur fonction en la cédant soulagés aux télés ; dans les effets de massification des jeunes attrapés de bon gré dans les réseaux « sociales » que le marché leur offre ; dans ses conséquences sur la sexualité. Ce sont seulement quelques axes vers lesquels devront s’orienter nos débats pour , septembre à Sao Paulo.

Et dans ce monde, où l’on reste sur la faim insatiable de l’œil du consommateur contemporain, finalement un œil boulimique, plein d’images jetables, qui regarde qui ? Regardons nous les images, ou sont elles qui nous regardent ?

Photo de Mauricio Tarrab

Photo de Mauricio Tarrab

Toute une clinique peut dérive à partir des réponses que nous donnons à ces questions. En contredisant l’illusion que crée ce nous appelons l’Empire des images, nous pouvons dire avec John Berger que «le visible n’existe nulle part ».[6]

C’est que ce monde nivelé et sans reliefs dans lequel nous vivons, qui nous capture et nous fascine, est seulement une surface. Il est à la fin seulement la projection sur une surface des systèmes experts (Giddens) que nous appelons gadgets technologiques.

Ces images ne sont pas seules, tandis que les sujets capturés par elles le sont, ces images ont leur Matrix. Ces surfaces brillantes qui montrent un pouvoir insolite, qui affectent des subjectivités et des corps et qui cependant durent le temps que dure la batterie. Et ça laisse le sujet devant tout ce qu’il a rejeté et avec quoi il doit savoir y faire. Sa solitude, son corps, son désir, de ce qu’il ne peut finalement pas se soustraire. OFF. The end. ¡ Le Loup est là !, en attendant

« jouons dans le bois ». Mais alors oui, utilisons les images pour quelque chose qui en vaille la peine.

 

« LE VISIBLE » John Berger

« LE VISIBLE » John Berger

 

Traduction de l’espagnol : Noemí Cinader

 

 

 

 

 

 

[1] Bioy Casares, Adolfo, L’invention de Morel.

[2] Lacan, J., La Méprise du Sujet Supposé Savoir, Scilicet 1, Paris, 1968.

[3] Interview a Henri Cartier Bresson publiée dans le New York Times, juin 2013. (Traduction libre du traducteur).

[4] Argument du VII ENAPOL, pris de la page web de WAPOL, VII ENAPOL.

[5] Berger, J., Modos de Ver (En français : Voir le voir). Editorial Gustavo Gil, SL Barcelona.

[6] Ibidem.