L’EMPIRE DES IMAGES

Directoire exécutif du VII ENAPOL

Fernando Vitale – Mercedes Iglesias – Rômulo Ferreira da Silva

15.10.2014

argumento_001parLes nouvelles formes de manifestation de la souffrance humaine échappent aux classifications habituelles. Le titre de la VIIe Rencontre américaine (VII ENAPOL) fut choisi en fonction des thèmes mis en chantier dans le Champ freudien au cours des dernières années. L’imaginaire des temps nouveaux apparaît comme objet principal de notre abordage.

A la fin du siècle dernier, nous avons constaté l’avènement de l’expression « psychose ordinaire » forgée par Jacques-Alain Miller. La clinique des névroses a également connu des transformations. La clinique structurale n’est certes pas à mépriser, et reste une boussole essentielle pour notre pratique et nos élaborations théoriques. Mais le dernier enseignement de Lacan nous oriente vers une nouvelle clinique.

argumento_003parIl ne s’agit plus seulement que l’image, belle et unique, soit reine et enserre dans sa prison subtile l’innommable de la jouissance et du réel. C’est le voile de Maya, c’est l’empire des images qui se projette sur le mur du langage. Images multiples, fragmentées, omniprésentes, disproportionnées, intrusives, qui frappent sans médiation, fascinent, traumatisent, affectent les subjectivités et les corps, et deviennent parfois des points de repère — paradoxes de l’époque.

La médecine accorde à présent plus de valeur à l’image qu’au symbolique en ce qui concerne le diagnostic et le traitement. L’anamnèse et l’hypothèse diagnostique reposant sur l’histoire du symptôme racontée par le sujet sont devenues obsolètes.

argumento_012parLes examens actuels saisissent des images de l’organisme qui accroissent les possibilités de diagnostics plus précis. Mais l’impératif selon lequel l’image dit la vérité sur le corps du sujet a mené la médecine à des conclusions sur le réel d’un corps qui ne concordent pas avec le réel de la psychanalyse.

Les conclusions que les fausses sciences prétendent imposer comme des vérités irréfutables ne sont pas partagées par la science. Le capitalisme étend son pouvoir en faisant de l’imagerie clinique un objet de consommation.

Les soi-disant « vérités scientifiques » sur l’autisme et d’autres troubles psychiatriques de l’enfance sont la cible préférée des techno-sciences. Face au manque de recours symbolique, l’image commande.

Dans Freud, nous trouvons des considérations dont le cheminement était parallèle aux découvertes neurologiques. Il fut le premier à pointer quelque chose d’insondable, au delà du fonctionnement de l’organisme.

La capacité technologique de construire des appareils capables de montrer au moyen d’images ce qui demeure caché au regard a favorisé l’introduction des progrès scientifiques dans la vie quotidienne, au point que les medias virtuels semblent promettre que toute activité humaine peut être saisie en images. Les conséquences sociales de cet horizon peuvent être aussi bien intéressantes que redoutables.

L’accès facile et rapide à ce qui se passe dans le monde et aux propositions de solution au malaise ont proliféré. La répercussion peut en être perçue dans les arts, la musique, les medias, l’éducation, le juridique, le politique et les rapports entre les personnes.

La psychanalyse est née à la fin du XIXe siècle dans une société marquée par l’interdit. Cette société a traversé un siècle vers une plus grande permissivité de la satisfaction. Les femmes ont acquis des droits à l’échelle sociale impensables auparavant. On n’aurait jamais imaginé les conquêtes du prolétariat. L’enfance et l’adolescence ont pris une place dans le monde et se sont mis à déterminer des modes, des comportements et des modes d’expression.

argumento_005parLa permission de la satisfaction a atteint son paradigme à la fin des années soixante, quand on pouvait lire sur les murs des villes la phrase « Il est interdit d’interdire », énonçant ainsi, au delà de la permission, un impératif de satisfaction. Comment s’articulent et se désarticulent cet impératif et les images ?

Les images prolifèrent comme de petits idéaux dans chaque coin et parviennent à nos cabinets de consultation: un amas de pièces détachées avec lequel il s’agit désormais, au XXIe siècle, de composer.

Si effectivement « tout ce qui est solide s’évanouit », comme l’anticipait la fameuse phrase de Marx, cela implique-t-il que l’empire des images prenne le relais de l’ordre symbolique ?

argumento_014parL’empire des images semble occuper la place des repères qui vacillent dans l’actualité. C’est une exigence pour la psychanalyse que d’examiner leur désordre, leur fugacité, leur désarticulation, et d’établir leur incidence sur la vie des personnes, les constellations familiales, l’ordre social, le travail, les références culturelles, les liens amoureux, les « identités » sexuelles, les liens de parenté, et enfin de cerner les conséquences que nous en tirons pour la clinique.

Lacan, à la fin de son enseignement – comme Miller l’a souligné – renverse sa perspective initiale et confère au registre de l’imaginaire une place de plein droit à côté du Symbolique et du Réel. Nous aurons l’occasion de rechercher en quoi la consistance propre de l’imaginaire ne peut pas être négligée dans la singularité de chaque cas et dans quelle mesure il s’agit d’une question cruciale concernant la différence sexuelle.

Dans cette Rencontre nous tenterons d’élucider, à partir de l’expérience, comment se vérifie l’incidence des images et comment elles s’introduisent et court-circuitent le champ de la parole et du langage.

Il ne s’agit pas de nous soumettre à l’Empire des images, mais d’en tenir compte comme symptôme. Au delà de l’illusion de transparence absolue, un mystère surgit du choc de la parole et du corps, que la psychanalyse permet d’aborder.

Des images qui prolifèrent émerge le réel du lien social, soit l’inexistence du rapport sexuel.

Nous avançons avec ce qu’il y a de vivant dans la psychanalyse au XXIe siècle.

 

 

Traduction de l’espagnol : Juan Luis Delmont

Révision – Lígia Vianna Gorini